Conférence d’ouverture de l’abbé M. Lagacé lors du colloque « Pour une guérison de la mémoire au Québec » (texte intégral)

Cette conférence est faite de deux parties : La première tente un diagnostic de ce que j’appelle blessure québécoise et la seconde propose une forme de thérapie.

 

  1. La blessure québécoise : un diagnostic 

Cette première partie se présente sous la forme d’un essai historique : je ne suis ni historien, ni sociologue, je suis un prêtre québécois qui aime son pays et qui par conséquent s’intéresse à son histoire. À force de la scruter, certaines idées me sont venues et je désire vous les partager. Je dis donc « essai », car je crois que c’est le style qui convient ici. Je lance des hypothèses et nous en discuterons.

Je pense que la première grande blessure de notre histoire est bien sûr la conquête anglaise.  Mais il me semble que ce qui nous a le plus affecté dans cette grande humiliation, ce qui nous a le plus blessé, n’est pas tant d’avoir été soumis à un occupant, ni d’avoir été coupés de la mère patrie française, mais plutôt le fait que notre petite société canadienne (70 000 habitants à l’époque) a été abandonnée par son aristocratie. En effet, sur la centaine de familles aristocratiques qui, semble-t-il, habitaient la Nouvelle-France à l’époque, seule une poignée est restée sur le sol canadien après la sujétion à la couronne britannique. Il est difficile pour nos mentalités modernes de comprendre la portée d’une telle perte, car la structure sociologique de l’ancien régime n’a plus grand-chose à voir avec celle de nos sociétés modernes. En effet, l’aristocratie, que l’idéologie révolutionnaire a souvent présentée comme une espèce de super-bourgeoisie tyrannique, était en fait, tant au plan politique, militaire, religieux ou éducatif, l’âme d’une nation. Aristocratie qui signifie étymologiquement « le pouvoir des meilleurs » informait, au sens métaphysique du terme, la vie sociale c’est-à-dire qu’elle en était non seulement l’élite, mais l’énergie organisatrice. C’est le sens classique du concept d’âme. Jacques Larcoursière dans sa brève histoire du Québec, parle du départ de cette aristocratie comme d’une amputation ; je crois en fait qu’il s’agit plutôt d’une décapitation. Et je ne suis pas sûr, 250 ans plus tard, que nous nous soyons remis de cette blessure.  Il me semble que nous portons encore les stigmates d’un peuple qui a été comme réduit à une sorte de nanisme et qui n’arrive pas à accéder à sa pleine stature. Nous pourrons revenir sur cette question qui est à mon avis capitale.

Je poursuis ma thèse : le peuple canadien, qui a littéralement perdu la tête, cherche instinctivement à la remplacer, il cherche une âme supplétive pour sa survie et c’est l’Église qui, peu à peu va y pourvoir. Cela s’est fait progressivement, et probablement en s’accélérant après la révolte des patriotes. Voici donc une Église qui, comme un parrain ou une marraine, va prendre la place des parents absents. Ce rôle qui n’est pas dans sa nature ou sa mission première, même si dans l’ancien régime les rapports entre Église et État étaient très étroits et parfois fusionnels, va la mettre au bout d’un certain temps dans une position de prééminence, voire d’omnipotence qui pèsera lourd sur notre destin historique. Cela créera une situation profondément ambivalente, car d’une part, de fait, elle sera le moyen par lequel notre identité française et catholique sera sauvegardée, mais elle comportera l’inconvénient majeur de donner un pouvoir à l’Église que la population sentira parfois comme un poids écrasant.

J’avance encore une autre thèse plus hardie, dont l’idée m’est venue dans la chambre des joueurs de mon équipe de hockey. En écoutant mes jeunes coéquipiers sacrer abondamment, je me suis demandé d’où pouvait venir un ressentiment si fort envers le monde religieux. Et voici l’hypothèse freudo-historique que je propose : la blessure d’abandon que le peuple canadien a reçu du fait du départ de l’aristocratie vers la France s’est déplacée vers l’Église, qui non seulement la remplaçait symboliquement mais allait exercer un pouvoir excessif sur ce peuple plus ou moins infantilisé. Le ressentiment se serait donc déplacé de l’aristocratie vers l’Église.

Mais l’Église fut ici elle-même décapitée, privée de ses « aristoï », notamment en comparaison avec ses débuts mystiques (Marie de l’incarnation, Catherine de Saint-Augustin, Jeanne Mance, Jean de Brébeuf…), qu’on a décrit avec justesse comme une épopée mystique. Cette Église sans élite s’affaissera alors progressivement dans une religiosité ratatinée qui est l’apanage d’un peuple appauvri et vivant sur la défensive. Première conclusion de cette thèse, et cela est pour moi capital, cette idée selon laquelle l’Église a exercé un pouvoir oppressant sur le peuple canadien français doit être fortement nuancée par le fait que le destin historique l’y a presque contrainte. Par ailleurs, la justice nous contraint également, au-delà d’un ressentiment légitime, à lui être reconnaissant pour son rôle historique salutaire.

Nous voici maintenant à la deuxième grande césure qui est selon moi la Révolution tranquille. Certes celle-ci a été une gigantesque entreprise de modernisation, nécessaire et, à bien des égards, admirable, mais qui, du point du vue de la psyché collective, ressemble fort à une grosse crise d’adolescence. En effet, ce peuple qui a été longtemps infantilisé, sent le besoin pour croître dans l’affirmation de lui-même de remettre en cause l’autorité de cette tutelle devenue insupportable dans le contexte des mutations culturelles du monde occidental des années soixante. Il me semble en particulier que la génération des baby-boomers au Québec s’est constituée ontologiquement, c’est-à-dire dans son être profond, en rupture avec l’héritage patriarcal du catholicisme, et d’ailleurs cela parait, dans une certaine mesure, légitime. L’adolescent, en effet, sent le besoin, pour s’affirmer, de contredire ses parents, cela fait partie de son processus de croissance. Mais cela demeure fondamentalement narcissique, si cela n’aboutit pas à un âge adulte où s’opère une synthèse, dont nous allons parler plus loin.  Le problème au Québec, c’est que cette crise d’adolescence s’éternise. Du fait qu’elle a été opérée par une génération omnipotente (comme jadis l’Église) par son poids démographique et par suite économique et culturel et que cette portion de notre population continue d’exercer grosso-modo le pouvoir dans notre société, qu’elle continue d’imposer ses valeurs et sa vision de l’histoire, nous n’arrivons pas à passer à l’étape suivante qui devrait être celle, donc, de l’âge adulte.

Je voudrais ici me référer à l’intervention d’André Conte-Sponville, dans le film L’heureux naufrage, que vous avez peut-être vu. Après quelques affirmations philosophiquement douteuses, notamment sur les rapports entre foi et raison, le philosophe français y va d’un témoignage qui a du bon sens et qui illustre bien notre propos. Il dit, en effet, qu’après une jeunesse où il a mis à la poubelle toutes les valeurs héritées de ses parents, qu’il se soit marié et qu’il ait eu des enfants, il s’est trouvé alors devant le défi de leur éducation. Avec quelles valeurs, se demanda-t-il, vais-je les éduquer et il se voit obliger de se répondre : Avec celles que j’ai reçues de mes parents. C’est cela, me semble-t-il, devenir adulte : c’est une opération par laquelle nous faisons un tri dans ce que nous avons reçu de ceux qui nous ont précédés, en retenant ce qui est toujours opérant et pertinent, et en le conjuguant avec les apports contemporains valables. C’est, du reste, le vrai sens du mot modernité, celle-ci consiste, me semble-t-il, en une mise à jour constante des apports reçus d’une tradition purifiée de ses éléments obsolètes. M. Bock –Côté, dans son dernier livre sur le multiculturalisme parle « d’un rapport créateur entre l’héritage et le progrès ». Jean-Paul II s’exprimait dans le même sens à quelques mètres d’ici [Université Laval] le 9 septembre 1984 : « Vous développerez donc votre culture d’une façon vivante (…) sans pour autant vous laisser abuser par l’éclat de la nouveauté, et sans laisser s’installer un vide, une discontinuité entre le passé et l’avenir ».

Le modernisme, lui, se distingue de la modernité, de ce qu’en voulant affirmer sa nouveauté il sent le besoin de nier ce qui est ancien. L’idéologie révolutionnaire procède de ce principe : Avant nous les ténèbres, avec nous, maintenant, la lumière. Et on s’emploiera à noircir d’autant plus le passé qu’on veut mettre en valeur l’éclat du présent. La modernité est donc une affaire de continuité, le modernisme, de rupture et au Québec, j’ai bien peur, nous sommes depuis longtemps à la remorque du second modèle.

 

  1. La blessure québécoise : une proposition de thérapie

Récemment j’ai remarqué que le verbe se souvenir en anglais se dit remember (je suspecte ce verbe anglais d’être un vieux verbe français importé en Angleterre par Guillaume le Conquérant). Or, cela signifie littéralement re-membrer, ce qui suggère qu’une des fonctions de la mémoire est de rassembler ce qui avait été dispersé, de ré-intégrer ce qui avait été fragmenté par le temps. Dans le contexte du Québec, cela signifierait d’abord qu’il faudrait retrouver cette unité de notre culture qui a été brisée, à mon avis, par deux divorces : le premier, qui est celui de la religion et de la culture et le second, qui est un fossé qui s’est creusé entre les Québécois et les autres Canadiens-français d’Amérique. Car, en effet, même si je ne doute pas que le peuple québécois constitue une nation, je pense que celle-ci appartient à une autre plus large, qui est la nation canadienne-française. Étymologiquement le mot nation provient de nascere en latin, qui signifie naitre. De fait, il y a un peuple en Amérique du Nord dont l’origine physique est en France et l’origine spirituelle dans les fonts baptismaux de l’Église catholique. Cette nation a vécu pendant près de quatre siècles sur le socle identitaire de l’alliance de la langue et de la religion dans un dynamisme missionnaire qui s’est étendu à tout le continent et même à la planète. L’histoire a fragmenté cette population notamment à cause du nationalisme québécois des années 60’, dans sa phase narcissique, qui encore une fois était nécessaire, mais qui doit aboutir à l’âge adulte de la synthèse et du re-membrement.

Moi-même, je suis né d’une mère franco-ontarienne et d’un père québécois, ma famille a vécu dans les années 50 dans la Nouvelle-Angleterre franco-américaine et j’ai eu la chance de passer 20 ans de ma vie en France. J’ai l’impression que dans mon pedigree personnel se trouve tout le programme de la guérison de la mémoire. Je m’explique : d’abord je dois dire que j’ai vécu le début de ce processus de guérison lorsqu’à l’âge de 24 ans, j’ai retrouvé la foi. Soudainement, j’ai pris conscience, petit québécois qui pensait être né de la dernière pluie, que j’avais 2 000 ans d’héritage (et même plus) qui m’appartenait. Et je me suis empressé d’aller explorer cela par un voyage en Europe (qui s’est prolongé bien au-delà de ce qui était prévu). C’est là que je me suis joint à la Communauté de l’Emmanuel, à laquelle j’appartiens depuis 30 ans, et qui est venue s’établir à Québec en 2007. Nous sommes arrivés avec un petit contingent, surtout de français, et nous avons pris en charge une paroisse qui a véritablement explosée, pastoralement parlant, notamment au niveau de la jeunesse. Pour moi cette expérience est prophétique, c’est une expérience de re-membrement, comme si le germe d’une guérison de la mémoire s’opérait par le fait de la rencontre de ce groupe français avec l’Église du Québec. C’est une re-membrement avec les aristoï, non pas tant les membres de l’Emmanuel, bien sûr, mais avec la France spirituelle, car la Communauté de l’Emmanuel n’est qu’un rejeton d’un grand printemps spirituel français. C’est donc un germe français qui vient se greffer sur l’Église québécoise et ça prend. Je suis persuadé que le salut du Québec réside en partie dans ce renouement spirituel avec la France.

Donc, nous avons ici un schéma de remembrement qui se dessine : d’abord à un niveau transversal, depuis la France jusqu’au Québec et dans tout le continent Nord-Américain. Comme Martin Luther King, j’ai fait un rêve, celui d’un grand congrès canadien-français d’Amérique où seraient rassemblées des délégations de ces régions de France qui sont à l’origine de notre peuplement, d’Acadie, du Québec, de l’Ontario, de la Nouvelle-Angleterre et de tout l’Ouest canadien pour redécouvrir et célébrer notre identité qui est un véritable mariage mystique entre la foi et la culture. Voilà pour l’axe transversal.

Mais il y en a un autre encore plus essentiel, plus vital, et ici c’est le croyant, le prêtre qui parle, c’est l’axe vertical ou spirituel : une guérison de la mémoire, je le crois, ne pourra être réelle que si les québécois reprennent contact avec une source essentielle de leur identité, et c’est à mon sens, l’Évangile, ce message de salut, d’espérance et d’amour de Jésus-Christ.

Il n’y a pas tellement longtemps, je parlais avec Denis Vaugeois, cette grande personnalité québécoise du monde politique et intellectuel, qui a d’ailleurs été d’un formidable encouragement pour ce colloque, et je lui posais la question suivante : Jean-Paul Desbiens, le fameux frère Untel, affirme dans un de ses écrits, qu’avec la Révolution tranquille, les Québécois, dépouillés de leurs institutions catholiques, ont découvert leur nudité spirituelle, comme si notre catholicisme était une affaire de façade ou une réalité purement structurelle. Qu’en pensez-vous? Denis Vaugeois m’a livré une réponse que je n’oublierai jamais et qui a été comme une étape dans la guérison de ma mémoire, il m’a répondu tout simplement : « Les gens sont bons ». C’était une manière de dire que le dernier reliquat de l’Évangile dans un Québec où les églises ferment les unes après les autres, où les traces du christianisme sont systématiquement effacées de nos institutions, se trouvent dans le cœur des québécois. Et c’est vrai! C’est quelque chose qui m’émerveille tous les jours, les Québécois ont un grand cœur et je crois fermement que cela est un fruit de leur fréquentation multiséculaire de ce message de salut, d’espérance et d’amour qu’est l’Évangile.

Dernièrement, je me suis mis à lire l’Iliade d’Homère. Pourquoi? Je ne suis pas un amateur de batailles et d’épopées mythologiques, mais je lis ce texte par devoir de piété et par réalisme culturel. En effet, ce grand poème est la matrice de la culture grecque qui est elle-même une des matrices de notre civilisation occidentale. En d’autres mots, je lis ce texte parce que je veux savoir d’où je viens. Il faudra, me semble-t-il, si les Québécois veulent renouer avec le fond de leur identité, qu’ils se remettent à lire l’Évangile, même si c’est d’une manière purement intellectuelle, car cette Révélation est l’âme de notre âme et le cœur, me semble-t-il, de notre identité collective. Je disais tout à l’heure que j’ai retrouvé la foi à l’âge de 24 ans. C’est parce que je me rendais compte que je vivais dans un monde de plus en plus pauvre d’amour et que moi-même, j’en étais un de ses représentants indigents. C’est à ce moment que la devise du Québec, sans que je le sache, a opéré : en effet, je me suis souvenu. Oui je me suis souvenu du message du Christ que j’avais entendu dans mon enfance : « Comme je vous ai aimés, dit Jésus, aimez-vous les uns les autres ». Ce message d’amour m’a guéri, il m’a re-membré avec mes origines verticales et transversales et a fait naître une immense espérance pour moi, pour mon peuple et même pour le monde.

Permettez-moi de terminer par une petite méditation sur la figure de St-Jean Baptiste dont nous avons fêté la naissance hier et qui est, comme vous le savez, le patron non seulement des Québécois mais de tous les Canadiens-français. Saint Luc, au début de son Évangile, nous le présente comme « la voix qui crie dans le désert ». Cette parole qui est en fait tirée du livre d’Isaie et que l’évangéliste actualise dans le ministère du Baptiste, est tiré du livre de la Consolation, écrit par l’école ésaienne dans le contexte du retour d’Exil. Le désert est en fait ce qui sépare Babylone de Jérusalem. C’est le chemin du retour. Faisons à notre tour une actualisation. Ne sommes-nous pas un peuple déporté, non pas dans l’espace mais dans l’esprit, un peuple qui s’est lui-même exilé loin, et chaque jour davantage de son fondement. La voix qui crie dans le désert est celle d’un prophète. Les prophètes sont des élus de Dieu qui interviennent toujours dans des moments de crise majeure pour rappeler le peuple à la source de l’alliance. Voici ma prière : Que l’esprit de Jean-le-Baptiste, l’esprit prophétique, suscite au milieu de nous des voix qui crient dans le désert spirituel québécois, pour faire de ce désert un chemin de retour. Je terminerai par une parole d’un autre prophète, Osée, qui écrivait, au VIIIe siècle avant Jésus-Christ ces lignes qui me semblent d’une grande actualité :

 

« Reviens, Israël, vers le Seigneur ton Dieu. Car tu t’es effondré par suite de tes fautes.  Le Seigneur dit: « Je guérirai Israël de son infidélité. Je l’aimerai de bon cœur, car je ne suis plus en colère contre lui. Pour Israël, je serai comme la rosée du matin, il fleurira comme un lys, il enfoncera ses racines dans le sol comme les arbres du Liban. Ses branches se développeront, il sera beau comme l’olivier, et il répandra l’odeur agréable des montagnes du Liban.  Moi, je te réponds et je veille sur toi. »

 

Abbé Martin Lagacé

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *